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W4 INTERVIEW RACHAEL TENGBOM AU SUJET DE SON TRAVAIL : POUR L’AUTONOMISATION DES FILLES ET DES FEMMES MASSAÏ

L'équipe éditoriale W4

29/05/2019

 

Rachael Tengbom, la fondatrice de Voices of Hope, a discuté avec l’équipe éditoriale de W4 de son travail visionnaire qui permet d’offrir aux filles et aux femmes Massaï des opportunités éducatives qui leur changent la vie.

 

Pourriez-vous nous parler de votre travail avec Voices of Hope ?

 

Rachael Tengbom

Rachael Tengbom (in foreground)

Voices of Hope permet aux étudiantes d’aller à l’école et prend en charge leurs frais de scolarité. Au quotidien, je suis en charge de gérer la formation en informatique. C’était une première pour moi d’assumer cette responsabilité mais j’étais confiante car je travaillais depuis longtemps avec Stanley, le directeur des opérations de VOH sur le terrain, et que son travail avait toujours été brillant. Il fait preuve d’un profond engagement au service de la communauté et de l’émancipation des femmes. Je suis aussi très inspirée par notre professeur d’informatique, extrêmement qualifié et patient, qui enseigne même le week-end et se sent vraiment concerné par le sort des jeunes filles que nous aidons. Reconnu dans la région comme spécialiste en informatique, il a les moyens d’aider les étudiantes à trouver des stages et même des emplois à l’issue de leur formation.

 

Dans les premiers temps lorsque nous avons lancé le programme de formation, j’étais inquiète car peu de femmes savaient ce qu’était l’informatique. Aujourd’hui, c’est une technique que toutes les filles veulent apprendre ! Les femmes souhaitent vraiment en connaître plus sur les technologies modernes. Avant le début de la deuxième session de formation, cinquante femmes s’étaient portées candidates alors que nous n’avions que dix places disponibles !

 

J’aime ce programme car il ne s’agit pas seulement d’acquérir des connaissances ; il ouvre des portes pour beaucoup de filles et de femmes. C’est aussi très encourageant de voir de nombreuses étudiantes qui, après avoir terminé avec succès la formation, deviennent bénévoles au sein de leur communauté, permettant ainsi à de jeunes élèves de s’émanciper comme elles ont pu le faire elles-mêmes.

 

Quels sont les défis auxquels sont confrontées les jeunes femmes kenyanes et massaï ?

 

Technologie pour filles et femmes massaï

 

Sacrée question ! Par où commencer ? {rires} Chez les Massaï, on inculque aux femmes depuis leur naissance qu’elles sont une propriété à vendre. Cette idée se renforce tout au long de l’enfance alors que les filles sont cantonnées au travail domestique, vont chercher l’eau et le bois sans pouvoir espérer quoique ce soit de leur avenir, attendant simplement d’en passer par des mutilations génitales (MGF) pour être données en mariage. Extraire les filles elles-mêmes de cet état d’esprit est un défi majeur en soi. D’autant que très peu de filles ont la chance d’aller à l’école primaire et que celles qui s’y rendent temporairement en sont retirées avant le CM2, entre 10 et 14 ans, pour être excisées. Au Kenya, 95 à 97% des femmes qui subissent des mutilations génitales sont des Massaï. De nombreuses organisations travaillent sans relâche pour abolir cette pratique mais l’obstination des Massaï et leur résistance au changement freinent ces transformations. Nous les Massaï aimons notre culture et sommes encore nombreux à croire que les filles doivent subir des MGF pour devenir des femmes. C’est extrêmement compliqué pour une jeune fille massaï d’échapper à ce rite de passage.

 

Cela étant, si vous donnez à une femme l’opportunité de recevoir une éducation et qu’elle devient enseignante au sein de la communauté massaï — j’ai moi-même été professeure —, alors ses élèves et leur famille réalisent que les personnes éduquées peuvent s’épanouir et partager avec leur communauté les bénéfices de cette éducation. Ils voient bien qu’il est possible pour une femme d’être indépendante et de ne pas dépendre d’un homme. Nous avons dans le programme quelques infirmières qui ont eu la chance d’aller à l’école et ont décidé de revenir travailler au sein de la communauté. Ce sont de véritables modèles et nous voulons que toutes les filles prennent conscience que ce changement est possible. Les filles et leur famille savent maintenant qu’il y a de l’espoir et commencent à croire aux bénéfices de l’éducation pour les jeunes filles massaï et les filles en général.

 

Ce travail que nous réalisons avec VOH implique d’accepter que tout le monde ne l’accueille pas toujours à bras ouverts. De nombreuses personnes résistent, refusant d’être associées à une femme qui n’a pas subi de MGF. L’accepter est un véritable défi car cela donne l’impression d’être marginale, étrangère à l’intérieur de sa propre communauté. En dépassant ces obstacles, on finit par en trouver les bénéfices et par récolter les résultats de ses sacrifices.

 

Qu’est-ce qui peut aider les femmes kenyanes à surmonter ces obstacles ? Reçoivent-elles un soutien psychologique ?

 

 

La solidarité est ce dont ces filles et femmes ont le plus besoin. C’est essentiel pour elles de ne pas se sentir seules mais unies.

J’aimerais vous raconter l’histoire de Magdalene, une jeune fille que nous avons parrainée lorsqu’elle commençait ses études d’esthétique. Un jour, après avoir obtenu son diplôme, alors qu’elle coupait les cheveux d’un professeur, celui-ci lui demanda : « Où avez-vous été à l’école ? » Quand elle lui a expliqué son parcours, voici ce que le professeur lui confia : « Là où j’enseigne, aucune fille n’atteint la quatrième parce qu’elles sont toutes retirées de l’école par leur famille ». Immédiatement, Magdalene a réuni d’autres filles de Voices of Hope pour en discuter et elles ont toutes les quatre mis en place un programme de mentorat pour maintenir les filles à l’école. Depuis, les filles sont bien plus nombreuses à poursuivre leur cursus au-delà de la quatrième.

 

Evidemment, il est difficile pour une personne seule de se lancer dans une telle démarche. Il y a la question du danger notamment et, en effet, Magdalene avait peur d’aborder toute seule sa communauté. Cependant, lorsqu’elle et d’autres femmes se sont rassemblées, elles ont gagné en confiance et ont pu faire la différence. Les femmes massaï qui se battent pour les filles et veulent mettre un terme aux MGF sont solidaires et marchent ensemble. C’est leur plus grande force.

 

J’ajoute que dans ma région, aux côtés de ces femmes tellement fortes, il y a aussi des hommes qui luttent contre les MGF ! Nous devons absolument associer les hommes à ce combat. Nous devons transmettre aux garçons, dès leur plus jeune âge, que les MGF ne sont pas une bonne pratique. Nos garçons doivent comprendre qu’il est possible de se marier avec une femme qui n’a pas subi de MGF. Transformer ainsi la culture massaï constitue un réel défi. Nous avons besoin de travailler tous ensemble pour le relever !

 

Technologie pour filles et femmes massaï

 

Quel avenir souhaitez-vous pour les étudiantes après la formation ?

 

J’espère et attends qu’elles soient instruites, obtiennent de bons emplois, deviennent indépendantes et retournent dans leur village pour faciliter l’autonomisation d’autres filles et femmes. Qu’elles soient ou non mariées et quelque soit leur travail, je souhaite qu’elles reviennent chez elles pour faire bouger les lignes. Je considère que c’est très important de donner en retour. Une fois que nous, les femmes, sommes émancipées, nous pouvons aider les filles à trouver leur voix et à faire la différence.

 

J’espère aussi encourager les autres en montrant moi-même le bon exemple. Je suis allée aux Etats-Unis et j’aurais pu rester vivre là-bas. J’y ai rencontré mon mari, j’y ai eu mes enfants mais je suis toujours revenue dans mon village pour essayer de faire avancer les choses. Je suis convaincue que les étudiantes du programme feront la même chose; ne pas se contenter d’acquérir des connaissances et de partir mais, plutôt, revenir et aider les autres à s’émanciper.

 

Revenons sur les origines de Voices of Hope. Qu’est-ce qui vous a poussé à fonder l’association en 2003 ? 

 

Je fais partie de la tribu massaï. Depuis ma naissance, la culture massaï n’a pas beaucoup changée. Ma mère a été mariée quand elle avait 13 ans à un homme qui en avait 40 et m’a raconté ce qu’elle avait traversé. « Mariée à un vieil étranger alors que je n’étais qu’une enfant », disait-elle. Mon père était éduqué, ma mère non. Mon père est devenu alcoolique et ma mère a fini par nous élever seule. Elle a commencé à développer de petites activités pour pouvoir subvenir à nos besoins. Puis, nous avons eu la chance qu’une Anglaise arrive à Kajiado pour ouvrir un pensionnat pour filles, en partenariat avec une église. Ma mère nous y a inscrites, mes sœurs et moi, pour que nous puissions étudier. C’est ainsi que nous nous sommes échappées en quelque sorte et avons évité les mutilations génitales. Pour une raison que j’ignore, ma mère croyait énormément au pouvoir de l’éducation et à l’indépendance des femmes ; elle savait que nous ne pourrions pas avoir une vie meilleure sans être instruites.

 

J’ai grandi, je suis devenue professeure et j’ai beaucoup enseigné dans des zones rurales très reculées. Les enfants, filles et garçons, s’en sortaient si bien en CE1/CE2 et, à partir du CE2, plus aucune fille à l’école ! Elles étaient toutes parties. Cela a été un vrai choc mais je ne pouvais rien faire car personne n’intervenait.

 

Lorsque ma mère est décédée à l’âge de 40 ans, je suis revenue pour élever ma plus jeune sœur. Je l’ai protégée des MGF et du mariage précoce et emmenée avec moi aux Etats-Unis. A ce moment-là, j’ai réalisé que le gros du problème ne concernait pas les jeunes filles mais les plus âgées. En effet, toutes les organisations viennent en aide aux jeunes filles et tout le monde éprouve de l’empathie pour une fillette de 8 ans qui risque d’être mariée de force. J’ai alors été frappée par l’évidence que personne ne les aidait après le lycée. De nombreuses organisations ne comprennent pas cela et estiment qu’à 18 ans, les filles sont hors de danger. Ce n’est pas vrai.

 

 

Quels sont les moments qui vous ont le plus marquée depuis la création de Voices of Hope ?

 

Ce qui me surprend toujours, c’est la quantité de candidatures que nous recevons de la part des filles qui veulent intégrer notre programme. Il y en a tellement, c’est fou ! Ce qui m’enthousiasme aussi énormément, c’est que nous aidons les filles même après l’université, jusqu’à ce qu’elles trouvent un travail et deviennent indépendantes. Elles ne sont pas tout à coup livrées à elles-mêmes.

 

Je me souviens aussi d’un moment plus dramatique qui a déclenché un engagement total de ma part. C’était lors de notre première session de formation et nous commencions à aborder le sujet du leadership. Après quelques jours, une jeune femme est venue me voir pour me dire qu’elle avait la tuberculose, une maladie très contagieuse comme vous le savez. J’étais très inquiète car nous restions toutes dans la même pièce et mangions ensemble. J’étais en charge du cours sur le leadership, très occupée avec les 14 filles du groupe et j’ai dit à la jeune fille de se rendre à l’hôpital immédiatement pour une consultation médicale. Nous ne l’avons jamais revue. J’ai su ensuite que son frère était venu à l’hôpital pour l’enlever. Je ne m’en suis jamais vraiment remise car je sens que j’aurais dû l’emmener personnellement chez le docteur. J’ai l’impression d’avoir permis que cela arrive et je ne sais toujours pas où elle se trouve. Je reste très marquée par cet événement.

 

Technologie pour filles et femmes massaï

 

Un autre souvenir que vous souhaitez partager avec nous ?

 

Je vis heureusement des moments merveilleux ! Une fille très brillante est venue me voir un jour car elle avait une grosse dette envers son lycée qui, comme tous les lycées si les frais de scolarité ne sont pas réglés, ne remet pas son diplôme à l’étudiante. Sans diplôme, les filles ne peuvent ni aller à l’université ni chercher un travail, aussi brillantes soient leurs notes comme c’était le cas pour cette fille. Je lui ai dit que je ne pouvais pas payer sa dette mais que, si elle trouvait quelqu’un pour la régler, je l’aiderais à entrer à l’université.

 

Quand elle est partie, j’ai eu peur qu’elle retourne au village, qu’elle soit mariée de force et qu’elle ne réapparaisse jamais. Au lieu de rentrer au village, elle est allée discuter avec le directeur et l’a persuadé de lui donner une copie de son diplôme. Elle a ensuite recherché une université. Quand elle est revenue me voir, elle avait déjà en main une lettre d’admission. « Je ne compte pas retourner là-bas. Si ceci ne fonctionne pas, je chercherai autre chose mais je ne vais pas retourner là-bas pour être mariée de force après avoir si bien réussi au lycée », m’a-t-elle expliqué. Elle était si résiliante et si forte, comme ces filles peuvent l’être. J’étais très étonnée. Elle a fini par effectuer un master en communication avant de devenir présentatrice radio et, finalement, la voix de très nombreuses filles.

 

L’histoire de Faith est elle aussi très inspirante. Elle est devenue infirmière et a commencé à circuler avec sa moto et sa glacière pour administrer des vaccins aux bébés dans des zones très reculées. Les femmes lui font confiance parce qu’elle est massaï, parle la langue et connaît la culture. Les femmes lui ont dit qu’elles souhaitaient pouvoir choisir de tomber ou non enceintes.  « Je ne veux plus d’enfants, mon mari a quatre femmes et j’ai sept enfants », lui a par exemple confié l’une d’elles. Dans ce genre de cas, Faith réalise discrètement des injections contraceptives à celles qui le souhaitent. Elle est devenue une véritable personne ressource pour les femmes de la communauté.

 

 

Quel message voudriez-vous transmettre afin d’encourager les gens à faire un don à Voices of Hope ?

 

Je suis convaincue que l’émancipation des femmes est un moyen de donner davantage de pouvoir à la communauté. Sans le courage et la persévérance de ma mère, je n’en serais pas là aujourd’hui. Les filles et les femmes changent le monde.  Alors que les garçons, lorsqu’ils se marient, auraient plutôt tendance à se centrer sur eux et leur famille, il se passe quelque chose de tout à fait différent avec les femmes. Les filles et les femmes ne gardent pas leur savoir pour elles-mêmes et essayent autant que possible de le transmettre et le diffuser.

 

Découvrez les programmes communs W4-Voices of Hope à Kajiado, au Kenya, et la manière dont vous pouvez les soutenir :  Formation en informatique pour favoriser l’employabilité des femmes Massai

 

 

 

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Notre rédactrice en chef

Andrea Ashworth

est écrivain, journaliste et universitaire. Elle a étudié et enseigné à Oxford, Yale et Princeton. Andrea a écrit pour de nombreuses publications, comme Vogue, Granta, The Times, The TLS et The Guardian. Elle est l'auteur d'un bestseller international, La petite fille de Manchester (titre original : "Once in a house on fire") pour lequel elle a reçu un prix. Andrea cherche à sensibiliser l'opinion sur la violence conjugale et à promouvoir l'alphabétisation et l'éducation.

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